• Dans la double lumière du soleil et de sa réflexion, mon pas se saccade à l'entrave de mon équipement de randonnée. Ma sortie n'est pas anodine et vise un but particulier. Le 31 décembre j'ai accroché pour la dernière fois ma peau oedipienne aux cintres de 2009. Cette année avait commencé avec le complexe pour se conclure avec le mythe. Sous la neige estivale, j'avais endossé les couches sucrées et amères, souples et fermes, douces et rugueuses de ce destin si particulier et si universel. La métaphore de l'aveuglement et de la vision, de la quête de soi et de sa propre énigme, de la réalité et du désir, de la vérité et du masque. J'en avais cherché les clés et les indices sur les pierres et les fleurs alpines, espéré les voix dans les souffles du silence et les naissances des sources, substitué les pleins de la vie par les vides de la solitude. Oedipe peu à peu, malgré moi comme sous les appels de ma volonté, a pris vacance en mes espaces, a élargi mon temps. Depuis son temps à lui, sa mythologie sienne. Par le tunnel ou le pont de ce texte incorruptible.

    Je ne vais pas vite ; je ne suis pas pressé. Je voudrais profiter de l'ambiance étouffée caractéristique des paysages neigeux mais les mouvements de ma progression la violentent. Il fait froid jusqu'à ce que je débouche de l'étroit ravin sur l'adret du Plan qui découvre toute la vallée du Rhône. Je le connais cet alpage. C'est ma retraite privilégiée depuis de nombreuses années. Une trace plus ancienne signe le manteau neigeux et je la suis. Je suis heureux de constater que je ne pense presque pas. Tout est occupé aux actions présentes : la mienne et celle du monde. Au sommet du col de la Roue que j'atteins plusieurs heures plus tard d'autres randonneurs enlèvent les peaux de leurs skis. J'aurais préféré me retrouver seul pour plonger du regard, du souvenir et de l'âme dans le val qui m'accueillit cet été 2009, sans doute indissociable désormais de ce personnage que je suis venu libérer. Pourtant c'est sans peine, comme par un envoûtement du temps jadis, que je m'abstrais vers les étendues vierges et immaculées des saisons souveraines. Dans un transport de gratitude intérieure, je laisse mon Oedipe transmigrer vers ses origines. Je le rends à lui-même, aux ciels et souterrains qui l'ont engendré.

    Une neige poudreuse me rebondit et fouette mes joues tandis que je goûte à cette liberté d'orphelin. Tandis que je tente de mesurer les transformations de la perte et les échos du partage. Oedipe a surgi des siècles avec toute sa tragédie et sa grandeur d'âme. Il faut leur permettre d'agir maintenant sans paternité, juste en tant qu'eux-mêmes. Donner la possibilité à ces graines semées de germer puis mûrir. Mûrir...


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  • Je comptais décrire mon travail sur Oedipe puisque c'est pour cette raison que je me trouvais là.

    En fait ce n'est point tout à fait exact ; je ne comptais rien du tout. Surtout pas m'imposer ce genre d'exercice. Je n'y avais même pas pensé à vrai dire. Et quand l'envie d'écrire se fit sentir j'ai imaginé que ça se rattachait à ma recherche mais je me suis vite rendu compte que je n'avais aucune envie de parler d'Oedipe.
    D'ailleurs j'aurais été bien incapable de partager les états qui m'ont traversé. Et de tous les ingrédients de cette soupe oedipienne, je ne sais pas lesquels seront identifiables au final. Il y aura forcément un pourcentage de chacun des éléments chaque soir mais peut-être aussi dans des proportions différentes. Il y aura aussi ce qui précéda ce séjour et qui a déjà pris corps. Il y aura encore ce qui s'ajoutera d'ici le 29 octobre.
    Quel privilège de pouvoir tremper son personnage à tant de bains différents. D'avoir ce temps-là. Bien qu'il le mérite. Il nous accompagne depuis si longtemps qu'il constitue notre mémoire collective. Y penser m'excite et m'effraie. Il me paraît y avoir encore tant à faire, tant à être.
    Bref, j'ai rapidement réalisé que je ne voulais pas livrer le processus d'un résultat qui m'échappe. Et ce au quotidien : Je vise un objectif et trouve une direction. A l'énigme de cette Sphinx-là la réponse est une nouvelle énigme, non moins pertinente que la précédente.
    Oedipe devra être appréhendé dans sa totalité et non au travers des parties qui le composent. Finalement c'est là la possible magie du théâtre.

    La tenue de ce journal m'a amusé. Oedipe Horn n'est peut-être pas terminé. J'espère pouvoir le prolonger de quelques excursions sporadiques. Il y a toujours le Mt-Bonvin et le Tothorn qu'il me faut réaliser avant la fin de l'année... même si je sais qu'il sera difficile de trouver des plages tant cette année est professionnellement riche.
    Ce journal me rappelle un autre que je m'étais proposé de tenir l'an passé. A peu près à la même période j'avais suivi un cours de méditation Vipassana de dix jours. Je suis curieux de voir ce qu'il en reste rétrospectivement. Ca sera "LaViePasseAnna". Qui par une coïncidence malhonnête est le prénom de ma mère.


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  • En fait il est déjà passé depuis longtemps mais qu'importe puisqu'il ressembla à un jour comme celui-ci. Un jour civilisé.
    D'ailleurs j'ai été incapable de tenir une plume pendant trois jours. Avant de quitter la cabane je me suis investi de la mission de couper du bois. Je m'en suis si bien acquitté que pour mon pouce, même égoutter mon zizi était un exploit à oublier.

    Je suis à Vevey depuis quelques jours. Juste le temps de tout mettre en ordre avant de partir sur Sète pour le retour de Cordélia après son année en voilier. Je me suis repayé un appareil photo. J'espère que je le garderai plus longtemps que le précédent qu'on me vola après seulement trois mois. J'en avais rêvé pendant vingt ans. Pas spécialement de celui que j'avais acheté, juste d'un appareil photo quelconque. Quand je l'avais enfin eu, cet appareil des possibles, je ne savais que photographier tant l'acte me semblait sacré. Aucun sujet ne me paraissait jamais assez digne. Ce qui fait qu'en trois mois je n'en avais quasiment pas profité. J'espère que son nouveau possesseur en aura fait un meilleur usage...
    Cette fois-ci je suis passé au modèle supérieur. Le genre d'appareil qui peut laisser un peu d'initiative à son utilisateur. Il me faudra bien cinq ans pour faire le tour de son potentiel. En la matière, le mien est épuisé en trente secondes. Par contre ce coup-ci rien ne sera trop banal pour être photographié. Je vais mitrailler autant le mobile que l'immobile. Quitte à tout jeter ensuite.
    Durant mes neuf jours d'isolement, comme je reprenais un brin d'écriture et que j'ai su après trois jours que je poserai ce journal sur mon blog, j'aurais voulu tout photographier. C'était un tel festival de couleurs et d'images. Autant que c'était un festival d'émotions, de découvertes et de rencontres.
    Avec le mythe surtout. Au début c'est surtout pour lui que j'avais pris la plume. ./.


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  • La nuit fut épaisse et sans rêve.
    L'espace intime s'était ramassé. Auparavant ses frontières n'avaient pas de limite et pouvaient s'étaler jusqu'aux retranchements obscurs, jusqu'à ces lieux humides et sombres où les vies qui s'y trouvent se suffisent à elles-mêmes et peuvent se développer - et parfois de manière grotesque - dans le confinement discret mais prégnant de leur micro-climat.

    Quatre autres personnes partageaient mon dortoir. Elles m'ont reçu avec toute l'hospitalité des honnêtes gens, m'offrant le partage de leur pitance. La soirée fut agréable avec ces tâtonnements polis de ceux qui ne se connaissent pas et qui ne peuvent se fuir. Ça m'a distrait de mes préoccupations habituelles. Oedipe dut interrompre son remue-ménage intime.

    Après un petit déjeuner et les évaluations méréorologiques partagés, ils optent pour une promenade dans les bas. Ils voulaient tenter le Trubelstock mais il est vrai que le temps n'est pas engageant.
    Moi j'ai toujours ce projet du Mt-Bonvin. Je sais que la neige s'obstine dans toutes les rides de sa face... En y ajoutant le temps et la longue course de la veille, je me résous à remettre cette escapade à des conjonctions plus favorables.
    En outre mes invités improvisés m'ont annoncé la venue d'un groupe de huit personnes pour la nuit prochaine.

    Une fois seul, j'hésite grandement à rester. Travailler me sera impossible. Rester pour rester me paraît absurde. En plus je déteste les derniers jours. On n'a jamais envie de commencer quelque chose puisqu'on estime que ça n'en vaut pas la peine ; on est déjà ailleurs tout en étant encore là. Si je m'en vais aujourd'hui, si je prends mon dernier jour par surprise je le déjoue.
    Mon sac est vite prêt. Un coup de balai, et voilà.


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  • Le sentier sinue à même la falaise, si bien que des ponts de bois et des échelles y ont été disposés. Parfois le vertige est saisissant.
    Car si je parle de sommets comme le Trubelstock, le Rothorn, le Mt-Bonvin ou le Schwartzhorn, il ne faut guère s'imaginer de parois à escalader. Il n'y a aucune prouesse alpine dans mes excursions. Et si, comme pour le Rothorn je prends des risques, ce n'est en aucun cas l'indice d'une maîtrise mais bien celui d'une ignorance doublée d'une inconscience.
    La cabane est plus spacieuse que celle des Violettes. Il s'y trouve d'ailleurs pas mal de promeneurs. Je déduis à leurs accoutrements qu'il doit surtout s'agir de touristes. Sans doute en provenance de Loèche pour un café ou un casse-croûte. Comme moi en somme.
    Ils y servent du "café-mélange". Un café sur lequel flotte un iceberg de crème chantilly. Je craque encore pour une salade de fruits tout aussi généreusement ensevelie sous une avalanche de chantilly. Crème qui m'aura pesé tout le retour, et sans doute trop en rupture par rapport à mon régime d'altitude qu'elle s'est exprimée en terribles maux de ventre qui ne m'auront quitté qu'à force d'expulsions bruyantes, odoriférantes, prolongées et répétées. Quand on habitue notre corps à une nourriture saine et équilibrée, il ne supporte plus aucun écart. Heureusement que je suis seul.
    Le Schwartzhorn offre un panorama magnifique et je suis bien content de m'être offert le détour nécessaire à son sommet malgré un épuisement palpable et des intestins en révolution. Finalement ma course tranquille fut la plus longue de toutes.

    En approchant de la cabane, une fumée de cheminée m'indique que je ne serai pas seul ce soir...


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