• Haruki Murakami : Kafka sur le rivage

    On me l'avait conseillé à l'époque où je préparais Oedipe Roi sous prétexte que l'intrigue de Murakami s'inspirait du mythe. Je n'ai pu le vérifier qu'une fois les représentations bouclées. Sans regret car le roman de Murakami prend une telle indépendance par rapport au destin d'Oedipe que je n'y aurais pas trouvé - pour l'élaboration du rôle - un matériau révolutionnaire.
    Sa richesse se situe ailleurs. S'il est vrai que pour Kafka comme pour Oedipe, la prédiction est à l'origine de la peur et celle-ci d'un leitmotiv plus ou moins conscient mais toujours déterminant dans les options et décisions des personnages, les frontières réelles des mondes décrits par Murakami sont bien plus friables et incertaines que celles de la tragédie originelle où les dieux daignaient parfois intervenir dans le nôtre alors que le leur nous restait douloureusement hermétique. Dans l'univers de Murakami, un échange permanent s'effectue entre les mondes - ou les niveaux de conscience ou les dimensions - et ceux-ci s'influencent mutuellement, comme si tous participaient à une flamboyante organisation dont les aboutissants nous échapperaient. Mais dont la volonté - à l'inverse de la tragédie - serait beaucoup plus poétique, c'est à dire qu'elle serait lavée des passions humaines. Une clé de cette outre-humanité nous est suggérée par le personnage de Nakata, qui contrairement aux autres, est libéré du temps. Suite à un fait mystérieux intervenu dans son enfance, Nakata perd les facultés intellectuelles qui ont fondé la société où nous évoluons mais hérite en revanche d'un don de disponibilité totale au présent. Et donc d'insouciance. Et donc de paix... Ni passé ni futur n'ont prise sur lui. "Heureux les simples d'esprit, le royaume des cieux leur appartient." Sa trajectoire jubilatoire éclaire ainsi celle de ceux empêtrés dans la toile des souvenirs ou des espoirs.

    Haruki Murakami, dans une époque où tout se doit d'être résolu ou expliqué et où la plupart des films évitent tout composé qui pourrait frustrer le "client", ouvre quantité de portes qu'il ne referme jamais. Il lance multiples pistes qu'il laisse cheminer de leur propre vie, dans notre propre imaginaire. Et ce faisant, il réalise pourtant le tour de force de ne jamais nous frustrer. Il nous promène entre la féérie et la mélancolie, entre la vie et la mort. Il interroge sans poser de question et le tout flotte comme un mobile énigmatique au-dessus de nos têtes et où nous ne serions pas surpris de voir s'y balancer le lecteur que nous sommes.

     


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